La gourmandise est un vilain défaut. Enfin, il y a pire…

La gourmandise est un vilain défaut. Enfin, il y a pire…

repas-3-messesAlors que Noël approche à grands pas feutrés dans le neige qui en retient tout le bruit, comment résister à la lecture de ce conte de Noël, Les trois messes basses qu’ Alphonse Daudet publia d’abord dans les Contes du lundi puis dans les Lettres de mon moulin en 1879.

Le péché de gourmandise frappe ici le prêtre, Dom Balaguère, qui va être tenté par son petit clerc, Garrigou, possédé par le diable, et muni de sa diabolique clochette de liquider trois messes basses en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Mais le brave curé va-t-il trouver le paradis qu’il imagine à la table des agapes lorsque les messes auront été dites sinon rapidement expédiées ?

Marcel Pagnol réalisa une adaptation des plus fidèles des lettres de mon moulin en 1954 et en 2008 Jacques Santamaria prit le relai pour les Contes et nouvelles du XIX° siècle confiant à Patrick Bosso le rôle de Dom Balaguère pour Les trois messes basses. Preuve qu’à son tour, la télévision peut se montrer gourmande face à de si jolis textes aux saveurs toutes provençales…

Petit extrait en forme de mise en bouche :
Alors que Dom Balaguère aidé de Garrigou revêt dans la sacristie les ornements du culte, il ne songe en réalité qu’au repas qui suivra les trois messes basses :
— Deux dindes truffées, Garrigou ?…
— Oui, mon révérend, deux dindes magnifiques bourrées de truffes. J’en sais quelque chose, puisque c’est moi qui ai aidé à les remplir. On aurait dit que leur peau allait craquer en rôtissant, tellement elle était tendue…
— Jésus-Maria ! moi qui aime tant les truffes !… Donne-moi vite mon surplis, Garrigou… Et avec les dindes, qu’est-ce que tu as encore aperçu à la cuisine ?…
— Oh ! toutes sortes de bonnes choses… Depuis midi nous n’avons fait que plumer des faisans, des huppes, des gelinottes, des coqs de bruyère. La plume en volait partout… Puis de l’étang on a apporté des anguilles, des carpes dorées, des truites, des…
— Grosses comment, les truites, Garrigou ?
— Grosses comme ça, mon révérend… Énormes !…
— Oh ! Dieu ! il me semble que je les vois… As-tu mis le vin dans les burettes ?
— Oui, mon révérend, j’ai mis le vin dans les burettes… Mais dame ! il ne vaut pas celui que vous boirez tout à l’heure en sortant de la messe de minuit. Si vous voyiez cela dans la salle à manger du château, toutes ces carafes qui flambent pleines de vins de toutes les couleurs… Et la vaisselle d’argent, les surtouts ciselés, les fleurs, les candélabres !… Jamais il ne se sera vu un réveillon pareil. Monsieur le marquis a invité tous les seigneurs du voisinage. Vous serez au moins quarante à table, sans compter le bailli ni le tabellion… Ah ! vous êtes bien heureux d’en être, mon révérend !… Rien que d’avoir flairé ces belles dindes, l’odeur des truffes me suit partout… Meuh !…
— Allons, allons, mon enfant. Gardons-nous du péché de gourmandise, surtout la nuit de la Nativité… Va bien vite allumer les cierges et sonner le premier coup de la messe ; car voilà que minuit est proche, et il ne faut pas nous mettre en retard…
Cette conversation se tenait une nuit de Noël de l’an de grâce mil six cent et tant, entre le révérend dom Balaguère, ancien prieur des Barnabites, présentement chapelain gagé des sires de Trinquelage, et son petit clerc Garrigou, ou du moins ce qu’il croyait être le petit clerc Garrigou, car vous saurez que le diable, ce soir-là, avait pris la face ronde et les traits indécis du jeune sacristain pour mieux induire le révérend père en tentation et lui faire commettre un épouvantable péché de gourmandise. Donc, pendant que le soi-disant Garrigou (hum ! hum !) faisait à tour de bras carillonner les cloches de la chapelle seigneuriale, le révérend achevait de revêtir sa chasuble dans la petite sacristie du château ; et, l’esprit déjà troublé par toutes ces descriptions gastronomiques, il se répétait à lui-même en s’habillant :
— Des dindes rôties… des carpes dorées… des truites grosses comme ça !…

Gérard Conreur pour la Radio du goût

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En illustration: quelques images du film de Marcel Pagnol, Les lettres de mon moulin (1954) avec Henri Vilbert (Dom Balaguère) et Marcel Daxely (Garrigou/Le Diable).